Revue Spécialiséé Trimestrielle

LA MUSIQUE DE L’IMZED, CE SOLEIL DES TOUAREGS QUI JAMAIS NE SE COUCHE

Issue 31
LA MUSIQUE DE L’IMZED, CE SOLEIL DES TOUAREGS QUI JAMAIS NE SE COUCHE

Abdul Karim Kadri

Algérie

 

Alimzed est un instrument à cordes proche du rabab arabe et du violon. Il est taillé dans le bois sous la forme d’un récipient (tasse, coupe) ; une pièce de peau de mouton est attachée au haut de ce récipient dont les deux bords sont reliés par des cordes que l’on fabrique avec les poils qui poussent sur la queue de cheval et que l’on fixe ensuite avec le plus grand soin. En grattant ces cordes on arrive à produire des sons mélodiques qui remuent le cœur. L’une des spécificités de cet instrument utilisé dans différents rites est que seules les femmes peuvent en jouer, les hommes n’étant, en aucun cas, autorisés à l’utiliser. La légende, fortement présente dans la vie des Touaregs, dit en effet que si un homme venait à se servir de cet instrument il en résulterait la ruine et la dévastation pour les communautés et les tribus, et la tristesse envahirait tous les cœurs. Telle est la raison pour laquelle il est interdit aux hommes de jouer de l’imzad.

 

Les Touaregs accordent une grande une grande importance à la musique, ce qui a impact concret sur leur existence, comme en témoigne la place qu’ils accordent au chant. Le chant chez les Touaregs est comme le boire et le manger, ils ne sauraient s’en passer et ne peuvent l’oublier un seul instant. Le Targui chante chez lui, sur le chemin qu’il emprunte pour chercher l’eau et abreuver les bêtes, au Sahara qu’il parcourt à dos de chameau ; il chante pour chasser l’ennui et le sommeil au cours des nuits humides de l’été où il fait si bon de cheminer dans les étendues désertiques après une journée de chaleur torride.

La danse occupe également une place importante dans la vie de ce peuple. Il est bien connu que le Targui adore danser. Il danse quand il est heureux, il danse quand il est en colère, il soigne également ses malades par la musique et la danse, et chaque événement, chaque circonstance, a sa danse : on danse pour le malade, pour celui qui rentre de voyage, pour le nouveau-né, pour la fête du mariage, on danse aussi pour la guerre comme on le fait pour la pluie. Le Targui sait apprécier la musique comme il apprécie tous les arts. Dans les festivités, tous dansent, même les plus âgés qui accompagnent de mouvements de la tête et des épaules le rythme de la musique et les battements du tambour, tout en poussant des cris distinctifs.

La plupart des femmes targuies jouent de l’imzad. Celles qui ne le font pas ont le goût et la culture qui permettent d’apprécier cette musique. Car prendre plaisir à cette musique c’est pressentir la vie qui remue derrière les idées musicales, accompagner la mélodie dans son développement, sa structuration et son assomption de la corde lorsqu’elle atteint à son apogée et à sa pleine expressivité, puis lorsque la corde se détend, s’apaise et que la mélodie amorce depuis le sommet, c’est-à-dire depuis l’acmé de l’émotion, son mouvement decrescendo vers la chute, mais aussi dans ce jeu de flux et de reflux qui conduit à l’objectif final, qui est la conclusion en apothéose de la mélodie.On comprend que les femmes targuies se soient passionnées pour cette musique où elles ont trouvé une sorte de refuge spirituel de caractère soufi.

Le Targui a inventé ces différents instruments de musique et les strophes mélodiques qui en découlent comme autant de miroirs de son âme mais aussi de sa passion dévorante pour la musique et le chant. Il les a créés pour susciter en soi le sentiment de la forme et la capacité de laisser libre cours à l’imagination qui le fait voguer à travers l’immensité du Sahara, et lui permet de capturer ses émotions et ses affects, lesquels trouveront leur complétude dans la raison, faisant de la réceptivité artistique une entière jouissance esthétique. C’est, en tout cas, ce qu’affirme Youssef el Sissi qui maîtrise si bien l’histoire et les rites de la mélodie, et qui sait qu’à chaque strophe et à chaque instrument correspondent telle ou telle séance, tel ou tel public.

Cela est encore plus vrai lorsqu’il s’agit de l’imzad qui est le roi des instruments de musique des Touaregs, en raison de ses attaches avec de nombreux récits où se rencontrent mythe et spiritualité, récits que le Targui aime à raconter avec une tendresse et une passion sans égales, mais aussi avec toute la ferveur du croyant qui jamais ne doute ou ne remet en question le moindre détail de ces récits mythiques, quand bien même ceux-ci s’envelopperaient des faits les plus héroïques, des excès et ramifications qui viennent se greffer sur la narration, laquelle tourne autour des circonstances dans lesquelles cet instrument magique a été fabriqué. On comprend dès lors cet accord qui s’est fait au sein d’une large partie de la communauté touareg autour de la présente version du mythe qui a une forte présence dans le patrimoine oral de cette communauté.

 

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