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Issue 39
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LES ORIGINES LEXICALES DE CERTAINES EXPRESSIONS PATRIMONIALES ETRANGERES DANS LE DIALECTE BAHREÏNI Sur l’emprunt linguistique dans le parler bahreïni (2e partie)
Issue 39

Dr. Hussein Ali Yahya

Anthropologue (Bahreïn)

L’échantillon sur lequel se fonde l’étude est fait d’un choix de 422 mots et expressions linguistiques patrimoniales d’origine étrangère. « Le champ lexical des plats, boissons, médicaments et anciens ustensiles de cuisine » y intervient avec le plus grand nombre d’occurrences (88 mots et expressions), soit 21% du total : 36 mots viennent du lexique persan, dont deux synonymes utilisés pour préciser le sens du mot et en élargir l’usage. Les mots d’origine anglaise sont au nombre de 25, ceux d’origine indienne de 14, et d’origine turque de 12. Ces chiffres reflètent le niveau d’interaction culturelle et patrimoniale et la grande variété des plats, des traditions culinaires, des modes de présentation des mets, du choix de certaines spécialités pour célébrer telle ou telle cérémonie populaire bahreïnie, qu’elle ait un caractère religieux ou social, qu’elle fasse partie des soirées ramadanesques ou qu’elle vienne  – dans certains cas – s’intégrer à des rites et traditions relevant du patrimoine bahreïni, comme la tasbouha du marié, le sabah essobha (cérémonies en rapport avec la matinée suivant la nuit de noce), la circoncision, l’adieu aux voyageurs… Cela s’étend aussi, dans certains cas, aux coutumes culinaires spécifiques où certains mets sont réservés à la visite des mausolées, des lieux saints, des vergers ou des sources d’eau naturelle ainsi qu’aux rites liés aux offrandes et aux sacrifices.

On constate, en outre – pour répondre à la première question posée dans le cadre de la présente recherche –, que la communication verbale à travers les mots et les constructions phrastiques d’origine étrangère relevant de ce champ lexical ne représente pas une imitation creuse de vocables étrangers où percerait une sorte d’hostilité à l’égard de l’autre à qui on a emprunté telle ou telle forme verbale, mais plutôt une sorte d’interaction culturelle à des fins de communication spontanée et intelligemment ouverte sur l’autre objet de l’emprunt linguistique. Il s’agit en fait d’un effort pour trouver les moyens d’assimiler les spécificités de la culture de l’autre, et pour inventer des modes variés de communication, à travers la reproduction des représentations humaines communes avec cet autre, dans le domaine de l’héritage gustatif de son manger et de son boire, ainsi que de ses systèmes de médication. Cette interaction traduit aussi la volonté d’inventer des moyens qui permettent de s’approprier l’art de vivre de cet autre et toute la diversité de son vécu telle que la manifeste son héritage culturel.

Cette étude exige une enquête anthropologique approfondie basée sur l’étude de la spécificité des occurrences communes dans le champ lexical et le classement de l’usage qui en est fait dans leurs milieux d’origine, afin de mesurer leur impact sur la communication au sein de la société bahreïnie.

Quant au « champ lexical des poids et mesures, des devises, des transactions, du calcul de la durée et des circonstances », il vient en seconde position pour ce qui est des emprunts, soit 80 cas représentant 18,5% de l’échantillon étudié et se répartissant, mots d’origine ou hybrides, en 33 empruntés au lexique persan, 28 à l’anglais, 14 à l’indien et 5 au turc. On notera la prédominance du lexique persan, suivie de celle du lexique anglais dans les usages relatifs à la monnaie, à la superficie, à la justice, aux transactions commerciales et aux différents domaines où s’inscrivent les premiers jalons de la fondation de l’Etat. L’échantillon lexical étudié reflète à cet égard le système de valeurs patrimonial et éthique de ce que l’on appelle aujourd’hui « le temps des valeureux » avec les comportements, les valeurs morales et les qualités humaines où se révèle la mentalité de cette population musulmane de Bahreïn, partie du Golfe mais ouverte sur le monde. Les expressions puisées dans différents lexiques nous offrent une image du caractère des gens, avec ses bons et ses mauvais côtés, tel qu’il ressort des rapports quotidiens entre les membres de la société bahreïnie et les étrangers qui ont afflué dans le pays depuis les années 20 du siècle dernier. Elles nous permettent également de comprendre comment le Bahreïni a réagi face à cet apport massif de substantifs, de termes techniques, de qualificatifs dont la simple adoption traduit chez cet homme une sorte de « conscience sélective face à ce lexique allogène » et une capacité à l’intégrer selon le principe de congruence à son propre dialecte. Aussi – et l’on arrive, ici, à la réponse à la deuxième question posée dans cette étude – la communication linguistique à travers les mots et les syntagmes étrangers venus s’insérer dans le parler bahreïni ne reflète-t-elle pas de façon absolue une forme d’invasion culturelle portant atteinte à l’identité du pays ou à sa personnalité arabe, comme l’affirme un auteur qui avance comme explication « la mainmise, depuis 1932, des étrangers sur les infrastructures pétrolières, la présence d’ouvriers indiens, le nombre important de négociants iraniens et indiens qui amenèrent les Bahreïnis, qui étaient à l’époque souvent illettrés, à céder, lorsque manquaient les solutions alternatives dans leur propre lexique, à la facilité et à adopter un lexique autre au lieu de consentir à l’effort de la traduction. » Une telle affirmation n’est-elle pas en soi la reconnaissance d’une prise de conscience chez le Bahreïni, soutenue, ainsi que le dit ce même auteur, par «  la facilité avec laquelle cet homme comprend et assimile les spécificités des langues auxquelles il emprunte » ? N’y a-t-il pas, là, également une réponse à cet autre chercheur bahreïni qui voit dans le dialectal généré par cette interaction avec le lexique étranger « une langue que l’on pourrait à juste titre considérer comme triviale » ? Or, ce dernier chercheur voit, en même temps, que ces emprunts « ne vont pas sans subir, la plupart du temps, des transformations volontaires ou spontanées ! » Nous avons, là aussi, la reconnaissance d’une forme de conscience linguistique chez le commun des Bahreïnis.

A supposer, maintenant, qu’il y ait eu invasion culturelle, peut-on dire que celle-ci a porté, dans l’absolu, atteinte à l’identité locale et nationale arabe de la société bahreïnie ? La réponse à cette question exigerait que certaines études sur le patrimoine et la sociologie du pays soient entreprises qui posent en profondeur la question du positionnement de l’identité linguistique dans la dynamique sociale bahreïnie, au cours des années cinquante et soixante du siècle dernier, et de l’évolution des valeurs éthiques bahreïnies, au sein de cette évolution.