Revue Spécialiséé Trimestrielle

LES BIJOUX TRADITIONNELS MAROCAINS Technique et signification

Issue 58
LES BIJOUX TRADITIONNELS MAROCAINS Technique et signification

Mohamed Bouaita (Maroc)

Même s’il n’est pas possible de déterminer le moment exact où l’homme en général, et la femme en particulier, ont commencé à s’intéresser aux bijoux, on peut dire que ceux-ci sont aussi anciens que l’être humain lui-même. C’est pourquoi d’ailleurs ils constituent une part essentielle de la culture humaine (au sens anthropologique du mot), mais aussi un élément axial de l’identité et de la civilisation de chaque être humain, en raison des multiples symboles et significations auxquels ils renvoient. 

Le Maroc est l’un des pays les plus riches en bijoux féminins, ce qui s’explique par les nombreuses civilisations qui ont marqué la région méditerranéenne en général, mais aussi par la pluralité raciale et géographique de ce pays. Multiples sont à cet égard les types et les formes de bijoux ainsi que les ornements et les modèles esthétiques qui les caractérisent.

Chaque nation est fière de son patrimoine, en tant qu’il constitue le fondement sur lequel elle s’est édifiée. Celui-ci peut à cet égard être immatériel : organisations sociales, us et coutumes, traditions, valeurs, croyances populaires… Il peut également être matériel : métiers, objets en céramique, bijoux, tissages, habits… Mais tous ces éléments reflètent la situation culturelle, économique et sociale de chacune des nations. Tous sont également considérés comme autant de symboles et emblèmes de l’identité locale. 

L’habit représente depuis l’apparition de l’espèce humaine un aspect important de la vie des hommes. Les formes et les couleurs ont évolué à travers les âges pour devenir ce moment où la sensation devient un signifiant porteur de rapports particuliers transmis au vêtement par le corps en tant qu’il est un réceptacle cognitif. Quant aux bijoux, ils représentent l’un des éléments importants du patrimoine matériel. Depuis les temps les plus anciens, les hommes se sont parés de tout ce qu’ils pouvaient considérer comme approprié à leur apparence, à commencer par les coquillages ou les coques d’œufs d’autruche ou encore les pierres, les métaux et autres types de bijoux aussi nombreux que variés dont les humains se sont servis comme ornement depuis la nuit des temps. 

Les bijoux traditionnels du Maroc ont d’autant plus d’importance qu’ils sont l’expression de certains aspects de la vie sociale de ce pays, qu’il s’agisse des us et coutumes ou des croyances qui ont cours au sein de cette société ou encore de l’impact des cultures voisines sur les formes et symboles qui lui sont propres et qui sont en eux-mêmes porteurs de significations profondément enracinées dans l’existence et l’environnement des populations marocaines. Car, autant les bijoux sont significatifs de tout un pan de la vie traditionnelle d’un peuple, autant ils constituent une clé pour comprendre sa personnalité et une indication concernant la civilisation qui est la sienne et qui porte en soi des valeurs esthétiques, morales et spirituelles. À côté de la fonction esthétique/décorative les bijoux assument en effet une fonction spirituelle qui se manifeste dans les amulettes, talismans et autres fétiches destinées (selon les croyances courantes) à assurer la protection de leurs porteurs contre le mal, l’envie ou le mauvais œil. Ces objets sont portés sur le bras ou le cou et leurs possesseurs ne s’en séparent jamais au long de leur vie. 

On voit ainsi que les bijoux traditionnels constituent l’une de manifestations de la vie, au sens artistique mais aussi historique, social, voire religieux du terme, chez un peuple, quel qu’il soit. Ils constituent aussi l’une des composantes du patrimoine d’un peuple, eu égard à leur caractère artistique ancestral. Quelles sont donc les significations des bijoux traditionnels en tant que langage et lexique commun ? Quelles sont leurs fonctions potentielles en ce qui concerne la femme marocaine ? L’auteur se propose en réponse à ces questions centrales d’enquêter sur les bijoux traditionnels chez la femme dans certaines régions du Maroc en mettant l’accent sur la typologie, la dimension symbolique et signifiante, la signification en termes d’échanges et de communication du bijou. Les régions sur lesquelles porte l’étude (l’Atlas, le Souss, le Sahara) ont été choisies en fonction de deux facteurs essentiels. Le premier est qu’il s’agit de provinces qui ont conservé à ce jour leurs coutumes, traditions et héritage culturel de façon plus marquée que d’autres provinces. Le deuxième facteur est qu’à côté des autres formes d’artisanat traditionnel, la fabrication des bijoux continue à y être florissante. L’étude s’est fondée sur la méthode analytique qui est à la fois descriptive et historique. Elle vise à faire l’inventaire des principales évolutions que ce patrimoine marocain a connues, que ce soit au niveau des matières premières ou des formes géométriques qui ont marqué les différentes étapes de ces évolutions et les fonctionnalités les plus importantes qui y sont liées.

Les bijoux marocains constituent les principales formes de produits métalliques manufacturés que la société de ce pays a connus et que les générations se sont transmis à travers les siècles. Les plus anciens remontent à l’âge de pierre tardif (6900 av. J-C). L’homme marocain s’est servi au cours de ces temps anciens des coques d’œufs d’autruche en tant que bijoux. Ont également été utilisés dans cette fonction et chaque fois que nécessaire les coquillages et les os d’animaux qui eurent cours jusqu’à la découverte des métaux et des pierres précieuses dont ces ancêtres avaient fait des bijoux de haute qualité. 

On voit ainsi que cette tradition est passée par de nombreuses étapes depuis la préhistoire jusqu’à nos jours, étapes qui ont vu se succéder les civilisations phénicienne, byzantine, islamique dont chacune a laissé son empreinte sur la forme et la fonction des bijoux. Mais l’on peut constater que, par-delà la variété des bijoux marocains, variété liée aux différentes régions qui ont chacune leurs caractéristiques ethniques et culturelles, ces bijoux traditionnels sont formés dans l’ensemble des mêmes pièces et des mêmes formes mais avec des différences minimes. Chacune de ces régions ayant produit ses bijoux en fonction des traditions artistiques et techniques qui lui sont propres, formes et dénominations ont varié au gré des significations symboliques et culturelles et de la charge dont ils sont porteurs au sens civilisationnel du terme. 

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