Revue Spécialiséé Trimestrielle

LE MISDAR DE LA MER ET LE MAWWEL DU DESERT

Issue 29
LE MISDAR DE LA MER ET LE MAWWEL DU DESERT

Il est clair que par ce titre – et la recherche qu’il induit – j’aborde ce sujet sous l’angle du paradoxe et que je tente en fait d’inverser du tout au tout les concepts. Pour rester dans la logique de ce titre, le misdar que récite le poète qui arpente le désert ou, disons, les contrées inhabitées, sur sa chamelle est devenu un misdar de la mer dans le temps où le mawwel que chante, le plus souvent à bord du navire, le nuham (le barde, le chef interprète), accompagné de son équipe, est devenu un poème du désert. Il s’agit, dans un cas comme dans l’autre, de poésie, tant par la forme que par la structure. Quant au contenu, ce genre poétique développe un seul et même thème, celui de la séparation. En mer comme dans le désert, le poète dit la douleur, la torture de la séparation. Le nuham a quitté le bercail où il a laissé famille, enfants, êtres chers, et le poète du misdar s’est lui aussi éloigné des demeures où sont les siens et s’est mis en route vers celles de la bien-aimée. L’un et l’autre vivent les affres de l’absence, tout à la hâte d’aboutir à l’objet de leur quête. Le nuham rêve de la dana (prise) pour laquelle il a pris la mer, et le poète du misdar rêve du haut de sa monture de cette autre dana qu’est la femme aimée pour qui il a quitté famille et enfants (quitter se dit dans le dialectal de la région : sadara, verbe qui a donné misdar).

 

L’auteur tente, dans cette étude, de rapprocher deux genres relevant du folklore : le misdar qui s’est développé dans des zones  plus ou moins désertiques du Soudan, surtout celle de Batana, et le chant marin dont s’accompagnent (ou plutôt dont s’accompagnaient) les chercheurs de perles dans la région du Golfe.

Il est clair que le chant marin est un genre folklorique relevant des arts de la scène alors que le misdar, autre genre folklorique appartient à la poésie populaire. Mais cette différence n’est pas de nature à rendre problématique le rapprochement entre les deux genres, tant les aspects communs aux deux arts sont nombreux. D’abord, au plan du contenu, le misdar, comme je l’ai souligné plus haut, raconte le périple vers les demeures de la femme aimée ; Hariz le considère comme relevant de la poésie narrative : « Le Dr Abdallah At-tayyeb, écrit-il, estime que si les Arabes ont voulu que leurs poèmes en métrique de rajaz fussent d’une certaine longueur c’était pour répondre à la nécessité d’y intégrer les contes populaires et les récits de conquêtes (…). Les misdar étaient de longs poèmes de type narratif. »

Quoi qu’il en soit, le poète du misdar qui va sur sa chamelle nous confie sa nostalgie des demeures de la bien-aimée et sa hâte d’y arriver. Le thème du misdar est bien le voyage et/ou la séparation.

Quant à la poésie chantée de la mer, elle décrit, dans bien des occurrences, l’état du poète qui a laissé derrière lui sa patrie et pris la mer. En réalité, la plupart des chants marins sont étroitement liés au labeur des chercheurs de perles, mais il arrive qu’ils soient également récités sur la terre ferme. Harbi dit que les marins appellent nahma (de nahum) tous les types de chants de la mer, le nahm (même racine) étant une forme d’imploration que les marins ont pris l’habitude de réciter pour exprimer leur état d’âme et atténuer les fatigues et les douleurs liées à leur métier. » Harbi a clairement vu le rapport entre ce chant et le travail de la mer. « La nahma, écrit-il, est fondamentalement liée au labeur à bord du navire, et c’est pourquoi elle obéit à des règles immuables, notamment au niveau de la récitation, chaque chant étant exécuté en rapport avec le travail et dans la forme qui lui est appropriée. »
Il est évident que ces chants remplissent plusieurs fonctions dont les plus importantes sont le divertissement et la réaction à la fatigue, à la monotonie et à l’ennui liés au travail. Harbi résume en ces termes ces fonctions : « Ces chants jouent un rôle essentiel pour rendre le travail plus aisé et plus rapide à exécuter. »

Le misdar et le chant marin ont ceci de commun que l’un et l’autre exigent de l’exécutant des dons spécifiques. Est-il nécessaire à cet égard de souligner qu’un artiste populaire, dans quelque domaine que ce soit, doit disposer de nombreuses compétences, et même de dons réels, sinon la société ou le public qui s’associent à sa performance ne l’auraient pas reconnu pour tel ? Hariz parle du talent dont le poète du misdar doit être doué pour que ses inventions métaphoriques atteignent le sommet de l’art. «  Il est un autre domaine, écrit-il, où les poètes du misdar ont atteint à une sorte de perfection, c’est la représentation des actions. Le passage, par l’image et la comparaison, du monde sensible au monde des idées exige, nul doute, des capacités artistiques exceptionnelles. » Hariz met également en avant une autre réussite des poètes du misdar : « (Ceux-ci) ont tout particulièrement excellé dans les images qui représentent le mouvement qu’ils ont traduit par des moyens propres à transmettre au lecteur les détails les plus infimes de l’expérience relatée par le poète. »

Mohammed Mahdi Bushra
Soudan

Toute Issues