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Issue 42
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LA FEMME ET SON IMAGE DANS LES PROVERBES POPULAIRES TUNISIENS Essai de lecture anthropologique
Issue 42

 

Hassan ben Slimane

Ecrivain. Tunisie

 

Partant d’une anthologie réunissant plus de 250 proverbes puisés dans différents dictionnaires, et qui renvoient à des époques très éloignées les unes des autres et à diverses régions, rurales pour certaines, urbaines pour d’autres, l’étude fait l’inventaire de la présence et de l’image de la femme dans des proverbes populaires tunisiens, produits par des classes et des catégories sociales aux intérêts antagoniques. L’image de la femme apparaît ainsi comme une sorte de synthèse de ces contradictions.

L’auteur commence par définir le proverbe, ses formes et ses significations, notamment celles qui ont un rapport direct avec le sujet de l’étude. Le proverbe est une production verbale-culturelle exprimant certains types de comportements collectifs. Il a notamment une fonction pédagogique, le proverbe visant à éduquer les hommes en faisant la satire des comportements répréhensibles, en révélant les vices et les abus, en donnant l’exemple et en proposant des modèles de moralité. S’agissant de la femme, le proverbe recourt souvent à la moquerie mais aussi à la dénonciation et au dévoilement des travers, ainsi qu’à d’autres moyens rhétoriques et/ou stylistiques.

Sur le plan méthodologique, l’auteur a noté, en passant en revue les proverbes tunisiens cités dans le recueil, que le classement par ordre alphabétique ne répond pas aux besoins de la recherche et n’aide guère le chercheur à atteindre ses objectifs. Aussi a-t-il réorganisé le classement des proverbes consacrés à la femme sur la base du ‘’contexte’’, qui est considéré par la linguistique moderne comme un concept essentiel, dans la mesure où il permet de prendre en compte la posture du locuteur et ses besoins psychologiques et linguistiques en matière de communication. L’auteur a ainsi été amené à mettre en avant le contexte premier du proverbe afin d’en saisir toute la portée. Deux contextes ont ainsi été dégagés concernant la représentation de la femme dans le recueil : un contexte moral, un contexte social. Pour ce dernier, l’auteur a mis l’accent sur les cycles de la vie de la femme : fille, épouse, mère.

L’image de la ‘’fille’’ révèle une forte contradiction : nous avons tantôt un clair appel à assurer son ‘’éducation’’, tantôt de franches mises engarde contre une telle éducation. Et sans doute avons-nous, dans le premier cas, un écho des idées réformatrices pour lesquelles les élites arabes ont milité depuis le début du XXe siècle, notamment la nécessité de scolariser la femme  (Tahar Haddad, Kassim Amîn…).

Pour la femme devenue ‘’épouse’’, l’auteur a été interpellé par ce type de mariage nommé par les anthropologues le ‘’mariage arabe’’ parce qu’il contrevient aux ‘’règles universelles du mariage’’, telles que définies, en France, vers le milieu du XXe siècle, par Claude Lévi-Strauss, dans son Anthropologie structurale. L’étude met en évidence l’enjeu que représente la femme dans la société traditionnelle : c’est elle qui conserve ‘’l’héritage de la famille’’ et sa part de biens (notamment la terre) à travers son consentement au mariage endogamique.

Quant à la femme qui a accédé au statut de ‘’mère’’, elle est présentée à travers trois axes : la place qu’elle occupe dans la vie de l’individu, l’éducation qu’elle donne à cet individu, la perte qu’elle représente pour lui, une fois décédée. C’est à ce stade que l’image de la femme paraît la plus cohérente et équilibrée – et sans doute la place privilégiée qui lui est concédée après sa disparition s’exprime-t-elle à travers la vision de ‘’l’égarement des  individus et de la dispersion des valeurs dont le groupe a investi la mère en faisant d’elle la dépositaire et la gardienne de ces valeurs’’.

Sur le plan moral, l’étude met en évidence deux motifs : les défauts moraux de la femme et la femme ‘’incapable’’ ou ‘’indécise’’. Il s’agit là d’une thématique privilégiée dans les proverbes populaires qui ne sont à cet égard que le reflet de l’une des classifications sociales les plus courantes. Pour les ‘’défauts ou travers moraux’’, les proverbes révèlent une tension entre deux visions : celle de l’individu qui recèle des rêves refoulés et une aspiration à se libérer des chaînes de us et coutumes, celle de la collectivité qui veille à pérenniser la situation d’infériorité de la femme. Pour ce qui est de l’image de la femme ‘’indécise’’ c’est-à-dire incapable ou réticente quant à assumer les rôles à elle dévolues par la société, dans l’espace privé et loin de l’espace public, cette image revêt une importante signification sociale et culturelle, cette ‘’réticence’’ (volontaire) étant perçue comme une réaction culturelle de la femme à une société machiste qui ne tient pas compte du genre social et ne voit pas en la femme un être digne de considération.