Langue Issue

Lire dans cette édition

LE FOLKLORE : UN LANGAGE POUR LA COMMUNICATION ENTRE LES CIVILISATIONS
Le folklore est l’héritage culturel oral qui passe de génération en g&eac...

SAVOIRS ET TECHNIQUES DANS LA PLANTATION DU PALMIER DANS LA REGION DE MARWI, AU NORD DU SOUDAN
L’étude montre que les savoirs et les techniques employés dans la plantation du ...

LES ‘AOUACHIR, LES OFFRANDES ET LA ‘ULA Enquête de terrain sur la signification des activités agricoles dans la région de Tébessa en Algérie
Rites, pratiques et cérémonies sont partie des croyances populaires et ne sauraient &e...
40
Issue 40
Vous pouvez télécharger la question (PDF) à partir de ce lien
ASPECTS DE LA CULTURE POPULAIRE DANS LES POESIES DE BACHAR IBN BURD
Issue 40

Samia Dridi Hosni

Ecrivain. Tunisie.

 

L’étude porte sur la poésie de Bachar ibn Burd (ou Bourd), un maître muwallad (persan « arabisé » ou de père arabe et de mère non arabe) de la poésie arabe, que l’auteur examine sous un angle particulier qui est le passage opéré par son œuvre d’une poésie pour l’élite à une poésie pour le peuple.

Cette idée a déjà été avancée par certains critiques, et notamment Najib Mohammed Al Bahbiti  qui a depuis fort longtemps souligné, dans son fameux ouvrage L’Histoire de la poésie arabe jusqu’à la fin du IIIe siècle de l’Hégire, le fait que les poètes muwallad de l’époque abbasside, et en particulier Muslim ibn Al Walid, Abu Nuwas et Bachar ibn Burd, ont été les pionniers d’un important mouvement poétique qui a fait évoluer la poésie vers un discours « populaire » facile à assimiler et suscitant un véritable engouement auprès du public. La poésie est dès lors sortie des cénacles, des cercles savants et des cours princières pour toucher le commun des mortels. Al Bahbiti écrit à cet égard : « Bachar a, en vérité, innové mais ses innovations ne furent pas l’authentique invention d’un nouvel art poétique ni l’exploration de territoires poétiques que nul n’aurait arpentés avant lui, mais la promotion d’une nouvelle forme d’expression et un réel élargissement de l’écriture poétique en direction d’une ‘’poésie populaire’’. » Il ajoute : « Nous avons déjà vu de quelle façon la poésie s’est orientée vers une approche populaire dans la mesure où, dans les œuvres d’Al Walid (nous parlons d’Al Walid ibn Yazid) et de son école ‘’populaire’’, cette poésie peint la vie et les sentiments des gens du peuple… et voici qu’arrive Bachar pour bâtir ce versant de la poésie. »

Cette étude sur les aspects populaires de la poésie de Bachar ibn Burd a permis à l’auteur d’aboutir à trois importantes conclusions :

Premièrement : Le caractère ‘’populaire’’ de cette poésie signifie l’élargissement de la foule des récepteurs. Désormais, le discours poétique n’est plus destiné à la seule élite intellectuelle qui est au fait de la littérature et de ses évolutions, pas plus qu’il ne cible les gouverneurs et les maîtres protecteurs des lettres, des littérateurs et de ceux qui y sont liés, comme les grammairiens, les critiques et les philosophes qu’ils accueillent dans leurs cours et leurs assemblées. Chez Bachar et chez d’autres poètes muwalladun (pluriel de muwallad), ce discours  s’adresse à un large public populaire, toutes catégories, appartenances et classes sociales confondues. L’impact de cette poésie est dès lors devenu un vrai danger, dans la mesure où cette poésie touche une masse importante de récepteurs qui apprennent les vers et les citent en toute circonstance, en assurant la circulation et le rayonnement parmi les gens du peuple. On mesure la peur que pouvaient inspirer les mots de Bachar et ses violentes diatribes, d’autant que la satire est de nature à se répandre comme une traînée de poudre parmi le public et à dénoncer ceux que le poète a pris pour cible en dévoilant leurs turpitudes, que celles-ci correspondent ou non à la réalité.

Deuxièmement : Le caractère populaire de la poésie de Bachar apparaît en plus d’un endroit de ses textes. Il est nettement perceptible au niveau des mots, des constructions, des choix stylistiques et des images, mais aussi dans les occurrences du discours amoureux et la place de choix qu’y occupent la licence et la débauche, sans parler du recours à des expressions triviales sur à peu près tous les sujets qu’il aborde. Nul souci chez ce poète d’aligner les formules grandiloquentes et pleines de sagacité ni de rechercher les tournures élégantes ni, encore moins, de filer les métaphores complexes et tarabiscotées. Au contraire, le discours de Bachar avance, simple et fluide, et sa langue autant que son style sont faits pour être compris de tous. Peut-être même le poète a-t-il parfois tendance à céder à la facilité, voire à proférer des fadaises, outre qu’il use de mètres légers, de rythmes allègres et abuse des facilités de la prosodie.

Troisèmement : Il importe, enfin, d’insister sur le fait que le ‘’caractère populaire’’, voir le ‘’populisme’’ des poésies de Bachar n’ont nullement porté atteinte au statut du poète : il fut le premier de son époque, notamment parmi les muwalladun. Chroniqueurs et critiques sont unanimes à le considérer comme le chef de file des poètes novateurs car il a réussi à arpenter avec énergie la voie tracée par ses prédécesseurs et ses épigones, la voie de ceux qui, d’un côté, sont restés fidèles aux fondements traditionnels de la poésie, et, d’un autre côté, ouvert de vastes horizons au renouvellement de la poésie abbasside. Ce que Bachar ibn Burd a pu accomplir grâce sa hauteur de vue et à la dimension civilisationnelle de son intelligence.