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Issue 37
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LE JEU DE LA « BOUQALA » UN RITE FEMINISTE DE LA CULTURE POPULAIRE ALGERIENNE Entre l’affirmation d’une sensibilité féminine et l’expression d’une vision du monde
Issue 37

Dr Abdellatif Hanni

 

Le monde arabe s’enorgueillit d’un patrimoine populaire d’une grande richesse, notamment dans son versant littéraire. Les Arabes sont en effet une nation de poètes, passionnés par les arts du verbe qu’ils produisent, conservent, échangent, transmettent d’une génération à l’autre. Mais cet héritage commence à s’étioler, à se perdre et à tomber dans l’oubli, au gré de cette urbanisation qui a submergé la vie sociale et imposé de nouveaux modes de vie. Ceux-ci ont fortement contribué à détrôner les diverses formes et manifestations de l’héritage populaire dont les gens se sont désintéressés et qu’ils ont fini par délaisser. En effet, les enfants ne font plus cercle autour de la grand-mère pour qu’elle leur raconte ses histoires pleines de magie, à présent que le petit écran a investi tous les foyers, devenant une sorte de grand-mère par procuration, en plus moderne. A cela s’ajoutent tous ces livres et magazines pour enfants qui sont plus en harmonie avec la mentalité et les aspirations des nouvelles générations. » Ce déclin a touché de façon dommageable certains genres littéraires populaires, notamment ceux qui mettent en valeur la voix de la femme en tant que pratique et finalité. Nous parlons, ici, de façon plus précise, de l’art ou du jeu de la bouqala.

L’Algérie recèle à cet égard un patrimoine populaire abondant et authentique qui nous ramène aux époques les plus lointaines, un patrimoine né des nombreuses cultures et civilisations qui ont fleuri dans ce pays, et devenu l’expression authentique, profonde et significative de la nature et de la psychologie de la société algérienne. Il représente, aujourd’hui, un vaste réservoir qui permet d’analyser et de comprendre la structure de la société algérienne dont il est l’une des expressions les plus hautes et les plus sincères.

Les arts populaires en Algérie sont, nul doute, étroitement liés à la femme, tant dans leur forme que dans leurs manifestations concrètes. C’est, par excellence, la voix de la femme qui a permis de pérenniser ces arts et de nous les transmettre. Nous savons en effet que ce sont les femmes qui ont, dans une large mesure, contribué à sacraliser, à sauvegarder et à réactualiser, notamment par la pratique du chant, ces arts, du fait même du mode de vie qui est le leur, et plus particulièrement des activités, rites et festivités qui scandent la vie communautaire qui est la leur et qui les incitent à produire ou à reproduire ces arts et ces œuvres littéraires.

Bouqala a, en français, pour équivalent « bocal ». C’est un récipient en argile que l’on remplit d’eau, de lait ou de sauce. On l’utilise également comme encensoir. En fait, bouqala désigne de façon plus précise un petit bocal (aboqal, disent les Amazighs). Il se rencontre dans les maisons traditionnelles, dans les villages et bourgades de l’Algérie profonde, et c’est ce qui explique que le jeu appelé bouqala tourne pour l’essentiel autour de cet ustensile qu’aucun autre objet en poterie ne saurait remplacer, sous peine de dénaturer les rites qui y sont liés.

En outre, la bouqala est un art poétique populaire dont l’histoire remonte fort loin. Il a été transmis oralement et a pu se perpétuer grâce à la mémoire collective mais aussi au jeu qui porte le même nom et qui s’est répandu dans les villes du nord de l’Algérie. Cet art est typiquement féminin, les femmes du pays l’exerçant à travers l’improvisation, la récitation et le travail de l’imagination. C’est, précisément, parce qu’elles l’ont pratiqué de façon assidue, qu’elles l’ont sacralisé et qu’elles ont adhéré à ses axiomes que cet art est demeuré.

Il est certain que la bouqala est une expression verbale liée dans sa production et sa pratique à la femme algérienne et limitée à la population féminine les garçons et les jeunes gens n’étant pas autorisés à l’exercer. Ses thèmes tournent en effet autour de la pensée féminine et de la façon dont la femme représente son être, sa beauté physique et sa vision optimiste de l’avenir en même temps qu’elle tente de représenter « l’autre » qui lui impose des contraintes morales et sociales et une discrimination qui lui interdisent de célébrer sa féminité et sa personnalité. C’est, en tout cas, ce que l’auteur de cette étude a essayé de montrer dans son enquête.