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Issue 36
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LE DIALECTAL ET LA POESIE POPULAIRE
Issue 36

Atef Attya
Liban

Les spécialistes de la littérature populaire divergent sur le nom à donner à ce type de poésie qui fait partie de la littérature populaire. Certains l’ont appelée zajel, mot qui recouvre en fait diverses formes et orientations poétiques, notamment la poésie dialectale (ou en dialectal), les diverses ramifications du zajel, mais également la poésie populaire, la poésie «idiomatique» et, plus spécialement, la poésie libanaise, certains allant jusqu’à affirmer que le zajel est la poésie en «langue» libanaise (ou parler du Liban). Pour distinguer ce dernier type de poésie de la poésie en dialectal ils ont séparé ce qu’ils appellent la poésie minbari (poésie de chaire, officielle), c’est-à-dire, spécifiquement, le zajel, de la poésie dialectale, dénomination réservée au poème qui ne diffère du poème en arabe littéral (poésie classique) que par le support linguistique.

Le fait est donc que le terme zajel désigne désormais une forme de discours poétique arabe de forme orale, accompagné de gestes et mimiques, que l’on consigne ensuite par écrit mais qui doit être perçu sur une base d’oralité. L’outil fondamental est, ici, le dialectal couramment parlé dans le pays et variant selon les différentes sphères sociales. Les rythmes de cette poésie reposent, pour l’essentiel, sur les segments accentués et la mélodie qui correspond aux conventions adoptées par les praticiens de ce type d’art littéraire, quand bien même il y aurait, dans certains cas, équivalence avec les rythmes du poème en arabe littéral (poésie classique). Ces équivalences doivent, néanmoins, se fonder sur des mesures rythmiques et mélodiques précises, ce qui veut dire que le rythme, ici, doit correspondre à un certain nombre de bahr (mètres) poétiques arabes (le sari’a, le rajaz, le kamîl, etc.) avec de nombreux ajustements destinés à adapter ces mètres classiques à ce type de poésie. Le zajjal (le poète qui improvise les zajel) doit en effet préserver le rythme et la mélodie qu’il s’est imposés sans se préoccuper du bahr ou de la mesure rythmiques de la poésie classique. C’est en fait au bahr poétique de s’adapter au rythme et à la mélodie imposés par le zajjal (l’improvisateur) et non l’inverse.

Les contraintes poétiques auxquelles se soumet le zajjal ne sont pas les mêmes que celles auxquelles obéit le poète classique. La parole du zajjal ne doit pas susciter un sentiment d’étrangeté, car ce poète se réclame de règles poétiques et rhétoriques qui ne sont pas celles de la poésie classique, le zajel autorisant, notamment, dans le même poème la diversité des mesures et la variété des rimes, ce qui ne veut pas dire que le poète n’est pas tenu de respecter un mode poétique précis dans la construction de son zajel.

D’un autre côté si le zajel diffère au plan linguistique du poème en arabe littéral il en est proche par les images poétiques tout autant que par l’imaginaire et la rhétorique. Car, au-delà des orientations linguistiques, les poètes puisent dans la même sphère d’inspiration, à travers des représentations similaires et à l’intérieur d’une seule et même structure mentale, quand bien même les poètes classiques auraient des moyens de conceptualisation plus étendus, une culture savante plus vaste, une perception plus aiguë des exigences et potentialités de la langue et une plus grande capacité d’enrichir leur discours avec les moyens stylistiques que l’arabe littéral met à leur disposition. Les zajjal sont, en revanche, plus étroitement attachés au parler local, au milieu qui leur fournit les représentations et les idées qui sont les leurs et, plus généralement, à la sphère des relations sociales qui donne forme à leur pensée et à leur imaginaire.  

Le lien n’en reste pas moins solide entre ces deux orientations poétiques, et l’on peut même constater que les zajjal ont, au sein des sociétés locales, un rang élevé qui ne diffère en rien de celui accordé aux poètes classiques. Il est même arrivé que des zajjal surpassent, tant par l’oreille que par la qualité de prestation orale, beaucoup de poètes classiques reconnus.

La question de la suprématie entre zajel et poésie classique n’est pas circonscrite à tout ce qui fait la spécificité du premier type de poésie. En effet, si le zajel, à travers ses multiples ramifications, diffère plus ou moins du poème en dialectal, celui-ci demeure, par-delà l’interdépendance de ces deux orientations poétiques, plus proche par la structure, la rime, les idées, les représentations du poème classique que le zajel, toutes formes confondues.